L'ENDIGUEMENT DU VERDON
un incessant combat séculaire


 


En 2008, lorsque nous traversons le pont qui domine la rivière Verdon
à hauteur du village de Vinon,
nous apprécions d'y voir couler en toutes saisons une eau calme et limpide
régulée par la main de l'homme qui en assure un débit harmonieux et contrôlé.
Le turbulent Verdon est enfin assagi.
Pourtant à une époque récente,
- qu'est-ce-qu'un siècle dans l'échelle de l'histoire -
la fureur de ce torrent a maintes fois contrarié les efforts des hommes
qui n'avaient de cesse que d'arriver à "l'endiguer".

L'intéressante étude qui suit, oeuvre de madame Jacqueline AUDEMAR,
- que nous prenons la liberté de mettre sur la toile -
va vous faire découvrir les vicissitudes de tous les acteurs qui ont contribué au résultat actuel : " une rivière généreuse et attrayante."

*

« Vinon de terre et d’eau »
c’est le titre d’un des chapitres de la mémoire vinonnaise de notre amie Yannick Ripa.

La terre, c’est la vallée qui s’élargit en aval du collet des Fourches et s’étale sur 3 Km de largeur dans la plaine de la Peyreverde, dominée au nord par les étendues caillouteuses de la Pelonnière, et partout ailleurs par les coteaux des versants.
L’eau, c’est le Verdon, source de vie et de tous les dangers ; cours d’eau modeste,
comparé à la Durance, son débit moyen était de 35m3 /s à la hauteur du pont.
Soumis aux caprices du climat méditerranéen et à la variabilité de ses pluies,
son régime offrait des écarts importants : deux périodes de basses eaux en hiver et en été séparées par deux vagues de hautes eaux et de crues au printemps et surtout en automne.
C’est la présence d’un manteau neigeux dans la haute vallée
qui est responsable de l’étiage d’hiver et de la sécheresse de celui d’été.
La fonte des neiges, conjuguée aux pluies de printemps occasionnait les petites crues,
alors que les pluies d’automne, souvent diluviennes et répétées, alimentaient les grandes crues,
les plus redoutées : jusqu’à 850m3 /s pour la crue séculaire et 1800m3 /s pour la crue millénaire.

Mais l’inondation n’était pas le seul fléau du Verdon :
rivière alpine, issue du massif des Trois Évêchés, le Verdon conservait de fortes pentes
sur toute la longueur de son cours, en moyenne 3%, et donc un caractère torrentiel,
charriant 44.430 m3 de cailloux, graviers, sable et limons par an.
Il était tout à la fois un puissant agent d’érosion et de remblayage
aussi son endiguement est apparu très tôt aux riverains comme une absolue nécessité.

Pendant des siècles, on s’échina à dresser des fortifications,
épis brise-crue et levées avec des banastes de graviers ou des gabions d’osier reliées à la rive,
colmatés avec de la terre et emportés à chaque grandes crues, en même temps que les récoltes.



 

C’est pourquoi, le 16 octobre 1853, le conseil municipal approuve un plan et un devis
de restauration des digues construites en 1842 et constamment ravagées par la rivière.
Au cours de la séance du 19 mars 1854, sous la présidence du maire Joachim Capon, il vote
un projet général d’endiguement du Verdon. Les arguments du maire sont convaincants :
« les changements si subits et si fréquents de la rivière du Verdon me font sentir la nécessité qu’il y a de prendre des mesures pour prévenir tous les dégâts qu’il cause aux terrains
qui la bordent. Je vous propose à cet effet de m’autoriser à faire dresser un plan général d’endiguement ; ce plan étant approuvé, il sera facile, sans prendre trop de temps, de faire exécuter par portions, à la position la plus dangereuse et la plus menacée,
des travaux de fortifications."

C’était faire preuve à la fois de réalisme et de naïveté
car les travaux allaient connaître de multiples obstacles et s’étaler sur de nombreuses années,
pendant les municipalités de Victor Guis principalement.

Le plan général d’endiguement est réalisé par l’ingénieur civil Just en août 1855.
Les travaux commencent en octobre 1855,
après adjudication obtenue par l’entrepreneur Vasconi,
et emploient des indigents de la commune et des piémontais.
Des carrières sont ouvertes dans les calcaires dolomitiques du versant de la Renarde.
En même temps il faut consolider les digues existantes par des travaux
sur les épis de rive gauche qui ont subi des dégâts et en construire un nouveau.
Pour financer l’ouvrage est créé un syndicat des digues
regroupant tous les propriétaires riverains du Verdon.
La commune, qui possède la quasi- totalité des iscles,
y tient une place prépondérante : les 5/7 ème.
Le conseil municipal se plaint des lenteurs des procédures
et des réponses du sous-préfet de Brignoles
et souhaite qu’une somme de 15.000 francs soit affectée
aux travaux de consolidation des digues.
13 mois plus tard, le 4 février 1857 a lieu la réception des travaux par l’ingénieur Just.
Le rapport est discuté au conseil municipal le 25 août 1857
et là, de mauvaises surprises attendent le maire et ses conseillers :
9.381 m3 de graviers en remblais facturés au lieu de 4.890 m3 évalués par l’expert
requis par la commune ; les emportements évoqués, par l’ingénieur Just et l’entrepreneur Vasconi pour justifier la différence, constatés seulement sur le 3ème épi de la rive gauche ;
par ailleurs, les prix de la bascule et les journées du peseur de blocs surévalués ;
60 ou 70 dimanches et jours fériés où les charrettes ne travaillaient pas,
comptés comme jours ouvrés ;
des pieux en saule installés dans le lit du Verdon pour former des barrages provisoires,
payés 4 fois leur prix.
Le conseil municipal demande l’arbitrage préfectoral
et se plaint des accusations calomnieuses portées contre le maire.

De nouvelles inondations en octobre 1857 emportent deux épis et la chaussée les reliant.
Un ingénieur est sollicité pour faire un plan des réparations
et une somme de 1.000 francs votée en mai 1858.
L’exposé de Victor Guis au conseil en novembre 1858 reflète un découragement certain
et propose des solutions moins coûteuses :
« les revenus de la commune ont presque toujours été absorbés par des constructions de digues ou de réparations de même nature. Malgré des dépenses considérables, je ne peux m’empêcher de reconnaître que nos propriétés sont bien loin d’être à l’abri des crues d’eau ordinaires, actuellement encore où nous n’avons plus qu’ 1/5ème de nos terrains légèrement défendus… je veux vous parler d’une plantation de toutes sortes d’arbustes aquatiques
sur les rives du Verdon, avec une chaussée sur les deux mêmes lignes sur toute la longueur
du territoire voisin de la rivière; ces plantations seraient pour nous une sûre garantie
dans un délai de cinq ans au plus et nous offriraient la matière nécessaire
à fermer les brèches que pourraient pratiquer les fortes crues »
.



 

Le 28 décembre 1858, la commission de syndicat des digues, chargée de faire construire les digues en arrochement impose une contribution à tous les riverains d’après la contenance de leurs propriétés et fait porter l’effort sur 3 points : la rive gauche en amont et en aval du pont,
la rive droite en aval, la partie amont étant à l’abri des crues grâce à l’avancée de la terrasse supérieure du Verdon au lieu-dit « le Colombier ».

Là, commencent les problèmes du financement :
sur les 70.000 francs à payer la commune en doit 48.870 et ne peut en avancer que 15.078.
Elle demande l’autorisation de vendre les propriétés communales de Trans et de la Clape, de couper et vendre le bois des Adrechs de Boutre et d’aliéner les rentes sur l’État qu’elle possède. Deux ingénieurs sont chargés du plan d’alignement du Verdon qui est présenté au conseil municipal le 15 novembre 1859. Les travaux sont confiés à l’entreprise Pellolio, le montant passe à 188.983 francs. La commune doit recourir à l’emprunt et solliciter une subvention de l’État.
Le 22 décembre 1861, le sous-préfet de Brignoles envoie copie d’une lettre du ministère de l’agriculture et des T.P. faisant savoir qu’il approuve le projet d’endiguement et porte à 350.000 francs le chiffre de la dépense totale. Le ministère fixe à ¼ de la dépense la somme de la subvention. Le conseil adresse sa profonde reconnaissance au gouvernement et au préfet,
le marquis de Fleury, et demande l’aide du conseil général du Var
à raison d’ 1/6ème de la dépense.
La commune aura recours à un emprunt de 100.000 francs au Crédit Foncier qu’elle compte rembourser par la vente des biens communaux iscles et bois, et être libérée en 1866.
C’est faire fi des lenteurs de toutes sortes et oublier le poids des autres dépenses engagées
pour l’irrigation du Plan, de Trans et de la Pelonnière,
le dessèchement des iscles de Trans et de la Paludette,
l’établissement de la fontaine du Cours, des puits et fontaines du Hameau et de la Rouguière,
les chemins vicinaux, les écoles et les nouvelles inondations.
Enfin, par décret du 12 septembre 1864, la commune est autorisée à contracter l’emprunt de 100.000 francs au Crédit Foncier remboursable en 25 annuités de 7.351,61 francs payables par moitiés le 31 janvier et le 31 juillet de chaque année. Il est effectif à partir de 1866.

Et pourtant, le 16 octobre 1868, Victor Guis et le conseil municipal
adressent au ministre de l’agriculture et des T.P. une lettre désespérée :
« Monsieur le Ministre, la commune de Vinon vient d’être ravagée par une inondation du Verdon, qui, de mémoire d’homme n’a pas eu sa pareille. Toute la vallée de Trans ne formait qu’un vaste torrent. Les eaux se sont élevées jusqu’à 4,40 m sous les arceaux du pont.
Elles ont débordé dans le bas du village par la lacune qui se trouve, après la culée gauche
de ce pont et submergé la plus grande partie de la plaine sur une largeur de 3 km.
Les dommages qu’elles ont causés sont considérables. Un grand nombre de terres ont été emportées ou ravinées ou bien recouvertes d’un gravier ou d’un limon épais, rendant toute récolte impossible pendant plusieurs années. Haricots, pommes de terre, garance et autres produits qui étaient encore sur pied sont perdus. Les digues se sont affouillées en plusieurs endroits ; les brèches que ces affouillements ont produites sont telles qu’il est à redouter
de nouveaux ravages. Depuis plusieurs années, de même que la commune, les habitants s’imposent de si lourds sacrifices pour l’endiguement de la rivière que leurs ressources sont presque épuisées et la plupart se trouve dans la gêne, on pourrait dire la misère. »


Le Conseil sollicite la bienveillance du ministre pour obtenir le dégrèvement des impôts fonciers,
le rechargement des affouillements des digues et la construction d’une digue
de la culée gauche du pont jusqu’à la digue des Arénas.
La demande sera renouvelée après la crue du 6 novembre 1883,
preuve que l’État a fait la sourde oreille.

En effet, la commune et le syndicat des digues ne cessent d’être confrontés
à deux difficultés permanentes : les inondations et le financement des digues.
Des inondations catastrophiques recouvrent les digues réputées pourtant insubmersibles,
le 6 novembre 1882, en octobre- novembre 1884, le 11 novembre 1886.
Elles grèvent lourdement les sommes dues aux entrepreneurs des digues
qui doivent attendre longtemps avant d’être payés, tels Berger ou Athénoux.
Le conseil municipal vote plusieurs demandes de subvention à l’État : en 1870, 1876,1886.
Le 20 août 1887, le ministre des T.P. accorde enfin 6.500 francs,
suivi par celui de l’agriculture pour la même somme.
C’est insuffisant et tardif pour payer les sommes énormes dues par la commune
au Crédit Foncier et au syndicat des digues : 172.930 francs.
C’est pourquoi dès le 6 juin 1869 le conseil avait voté l’aliénation aux enchères publiques des bois communaux soumis au régime forestier en vain, car le Conservateur des forêts s’y opposait.
La commune se résout à faire des coupes extraordinaires aux Adrechs de Boutre
et à vendre les iscles de Malaurie, de Roque Rouge et des Cartons pour se décharger de l’entretien des digues en sortant du syndicat et augmenter ses recettes extraordinaires.
C’est insuffisant : le conseil redemande l’autorisation de vendre
les bois communaux pour éteindre partiellement la dette.
Finalement, le 12 février 1883 la commune aliène à l’État les bois soumis au régime forestier, d’une contenance de 362ha44a de forêts complantées en chênes verts et blancs
pour la somme de 88.300 francs à laquelle s’ajoutera la subvention de 13.000 francs de 1887.

Trente ans ont passé pour réaliser l’endiguement général du Verdon
sur 6 km de longueur du cours et sur chaque rive.

Trente ans de lutte contre les éléments et l’administration,
trente ans de sacrifices et d’opiniâtreté qui ont permis la modernisation du village
et son essor économique sans pour autant mettre son terroir agricole à l’abri des grandes crues.
Seuls les travaux de régularisation du débit par les grands barrages
construits après la dernière guerre,
et l’approfondissement du lit mineur en aval du pont par le dragage des graviers
verseront les crues de la rivière au stock de la mémoire vinonnaise.

Il convenait pourtant de saluer celles de Joachim Capon, de Victor Guis
et de la communauté toute entière, en héritiers reconnaissants.

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Bibliographie

Sources :
Archives communales de Vinon sur Verdon.
Registre des délibérations du conseil municipal : années 1853 à 1887.

Ouvrages :
La mémoire vinonnaise auteur Yannick Ripa
Publication municipale 1987

La région du bas-Verdon
DES de géographie Aix en Provence 1961

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