PROUESSE DE JEUNESSE

1940 - 1941
 

 
L'armistice a été signé le 21 juin 1940 et les hostilités suspendues avec l'Allemagne.

Pour ceux qui sont démobilisés la question est : que vais-je faire maintenant ?

Dans la débâcle, les points de repères disparaissent, les amis s'éparpillent.
Dans l'inconnu, nous n'avons pas pu faire les bons choix.
(mais nous ne le saurons que bien plus tard.)

OCTOBRE 1940

Tous les soirs, nous nous rencontrons à quatre ou cinq, place Garibaldi à Nice,
un peu désoeuvrés, cherchant une solution " pour faire quelque chose ".

Tous les projets que nous exposions semblaient irréalisables.

Nous apprenons qu'un centre forestier a été organisé à CADARACHE
pour accueillir les démobilisés sans travail pour un stage d'un mois.
Nous optons pour cette solution d'attente et à quatre nous partons pour CADARACHE.

NOVEMBRE 1940

La forêt domaniale de CADARACHE est située au carrefour des Basses Alpes,
(aujourd'hui Alpes de Haute Provence)
des Bouches du Rhône, du Vaucluse et du Var.

Nous découvrons dans le centre de CADARACHE une véritable tour de Babel.
Tous les corps de métiers, classes sociales, conceptions religieuses et philosophiques
sont représentés et rassemblés par la tourmente d'une guerre perdue.

Pour la plupart des démobilisés de la zone occupée,
ce mois de stage permettait, dans une tranquillité relative,
de rester en zone non occupée et d'attendre la suite des évènements.

Après avoir été pilote élève dans l'Armée de l'Air,


 

nous faisons alors le dur apprentissage de bûcheron et de charbonnier en forêt.


 

LA DECOUVERTE

Malgré une nourriture acceptable, les plus argentés s'offraient,
le dimanche, un repas au restaurant de Vinon.
On y trouvait alors, tout ce qui pouvait faire rêver un citadin.

C'est lors de ma première sortie que j'aperçois, de ma table, les "besonneaux"
(hangars d'aviation en toile et bois mis en service en 1914/1918)
du terrain d'aviation de Vinon, dont j'ignorais jusqu'à ce jour l'existence.

Je me promets d'y faire une rapide incursion pour satisfaire une curiosité bien légitime.

Quel choc de voir dans cette campagne, des appareils flambants neufs.
Combien y en avait-il ? Trois ou quatre, je ne me souviens plus.
Il s'agit d'avions de chasse, des "Bloch 152".


 

Il y a un poste de garde, assez loin du terrain, et lorsque je visite, une jeune sentinelle, probablement de l'armée d'armistice, m'interpelle.
Je me présente, annonce mes titres. J'en rajoute un peu, et cela me sert.
Il m'autorise à prendre place dans l'un des appareils.
Nous nous séparons bons amis.

L'EXPEDITION

De retour à CADARACHE, je songe à nos pilotes qui se sont battus à un contre dix.
Je décide de mettre hors d'état ces avions et de les rendre inutilisables.

Evidemment, l'expérience acquise durant les années qui vont suivre,
(lire : Tranche de vie 1936 - 1946 de René Gilli)
me fait défaut en cette fin d'année 1940, les moyens également.

J'écris à mon père de m'expédier d'urgence un colis d'outils dont je lui détaille la liste.

Je prépare mon expédition pour le dimanche suivant.
Mes outils, quatre ou cinq sacs, et mes amis qui resteront à la limite du terrain, feront le guet.

Méthodiquemment, j'enlève les appareils de bord les plus importants
et indispensables pour l'utilisation de ces avions.
Nous retournons, sans avoir été inquiétés, au Centre de CADARACHE
et cachons momentanément les sacs sous nos lits.

L'ARRESTATION

Cette fois là, la chance ne fut pas avec moi.
Le lendemain, une commission d'armistice visite le terrain et si, extérieurement les dégradations ne sont pas apparentes, on a vite fait de constater les dommages sur les tableaux de bord.

Pour tromper la vigilance de la sentinelle, j'ai dû trop parler.
L'enquête est rapide et les gendarmes viennent m'appréhender au Centre de CADARACHE
où la direction n'est pas tendre avec moi.
Je dois rendre mon paquetage, souliers et vêtements, et je suis traité de vandale.

La nuit venue, mes camarades catastrophés par la tournure des événements, jettent une partie des instruments dans la Durance et, pris de remords pour la valeur de ce matériel,
en cachent une partie dans les murs de pierre qui longent la rivière.
Peut-être y sont-ils encore ?

Les gendarmes me traitèrent avec beaucoup d'égards.

L'INSTRUCTION

Le surlendemain, je suis conduit par le Chemin de Fer de Provence, à DRAGUIGNAN
et présenté au juge d'instruction.

Le souvenir de la traversée de la ville, de la gare au Palais de justice,
enchaîné entre deux gendarmes, observé curieusement par les habitants,
me procure aujourd'hui encore un sentiment de fierté.

Le juge d'instruction est à la fois ébahi par mon récit
et consterné par les conséquences de mon acte.
Il est presque paternel.
Il me sermonne comme un enfant qui a volé des confitures :
" mon jeune ami, me dit-il, on ne vole pas un bouton de vareuse à l'armée,"
"même pour un souvenir".

Je comprends à ses questions qu'il n'y a pas de liens
( à cette période là)
entre les autorités militaires et judiciaires.
Je peux minimiser les dégâts et à aucun moment le mot "sabotage" n'est prononçé.
(J'avance que) je m'étais engagé pour me battre, (et que) la défaite m'a destabilisé.
Je voulais un souvenir de mon passage dans l'Armée de l'Air.


Le juge d'instruction, qui n'a pas dû faire une belle carrière sous Vichy,
me met en liberté provisoire.

LE TRIBUNAL

Pour mes vingt-et-un-ans, je suis convoqué, en mars 1941,
devant le Tribunal Correctionnel de Brignoles dans le Var.

A cette époque, le prétoire ressemble à celui où on a jugé Jean Valjean.
On a l'impression d'être condamné avant d'être jugé.

A la barre, je suis tout près du juge et de ses deux assesseurs.
A ma gauche, l'avocat de l'accusation (du Ministère Public) déclare :
" qu'il est inadmissible que de pareils individus pénètrent sur des terrains militaires ".

Sait-il que j'ai été membre des Jeunesses Communistes ?

Je l'ignore, mais le Tribunal écoute avec attention mon récit :
mon engagement pour la guerre,
la découverte d'appareils neufs, inutilisés, livrés à nos ennemis,
le traumatisme de la défaite,
l'envie de garder un souvenir de mon passage dans l'Armée de l'air...

Il m'arrive alors cette histoire invraisemblable.
Un des assesseurs se penche vers le Président et raconte une anecdote de Barbusse :
un artilleur de 14-18 voulut, à la fin de la guerre, ramener chez lui un "75" comme souvenir !

Le Président sourit, consulte ses deux voisins à voix basse,
se tourne vers moi la mine sévère et déclare :
" 16 francs d'amende avec sursis ".

Les plus optimistes avaient estimé une condamnation de trois à cinq ans de prison !

Je sors libre du Tribunal.

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reproduction autorisée des pages 17 à 21 du livre
Tranche de vie 1936 - 1946
de René GILLI

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